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Gérard Blaess, vigneron à Marlenheim

J’ai croisé pour la première fois Gérard Blaess à un salon de vins natures chez Christian Binner. Il était à un stand des nouveaux vins natures de la région. J’ai goûté son vin, le 600 de la vigne, après beaucoup d’autres, et j’ai accroché. Le vigneron était humble, disponible, et nous avait proposé de passer à Marlenheim plus tard.
Comme je pensais de toute façon commencer mon parcours de la route des vins par le Nord et le Grand Cru Steinklotz, cela faisait une belle occasion pour se donner rendez-vous.

En Octobre, les couleurs sont magnifiques dans les vignes alsaciennes, mais le soleil commence à se coucher de plus en plus tôt. Georges Blaess ayant un autre travail que celui de vigneron, on se donne rendez-vous dans les vignes alors que le soleil commence à se coucher.
On convient qu’il faut quand même voir les vignes pour comprendre le travail de fond qui est fait.

 

On est sur une parcelle de Pinot Gris dans le Steinklotz, le Grand Cru le plus septentrional de l’Alsace.

Dans les vignes, dans le Grand Cru Steinklotz

La première chose visible et qui me marque à ce moment-là de l’année (on est fin Octobre), c’est que quasiment toutes les feuilles de ses vignes sont tombées, alors que les rangs d’à côté sont encore très fournis. Gérard Blaess m’explique que c’est naturel que les feuilles soient tombées à cette période de l’année. Les autres vignes sont renforcées d’engrais, et leur feuillage est artificiellement gonflé. On peut remarquer que certaines parcelles contiennent des vignes ayant un feuillage quasiment vert, ce qui montre une vitalité anormale.
Le but pour Gérard est d’avoir l’aoûtement (le bois des rameaux qui durcit et tourne au brun) le plus tôt possible.

Il me montre également la façon dont il va tailler cet hiver les pieds de vigne, et les effets de la grêle du 3 Juin. « Les raisins ont été peu attaqués, mais cela va être difficile de trouver des bois pour l’année prochaine ». On effet, on remarque que les rameaux des vignes sont parfois attaqués. Or, lors de la taille, il va falloir sélectionner deux sarments porteurs. Il y aura donc un choix à faire sur les branches les plus solides pour cela.

Gérard Blaess pratique également la méthode du tressage, utilisée également par Zind-Humbrecht et Florian Beck-Hartweg, donc plutôt signe de qualité. Il me dit le rognage pour une vigne, c’est comme si on coupait la tête à quelqu’un, ça ne va pas aider le reste du corps à aller mieux.

Il reste un peu de raisin ici et là, et le muscat était excellent !

Gérard Blaess m’explique qu’il y avait à l’époque sur son rang le plus à l’extérieur des arbres vergers. Vu qu’il ne travaillait pas en conventionnel dès 1997, dès le début, il a encore un sol fertile. « Pendant 20 ans encore, je suis tranquille ». Au début, il avait mis quelques plantations de pommes de terres entre ses vignes, mais vu que la terre était trop fertile, ça lui produisait d’énormes quantités ! « Si c’était à refaire aujourd’hui, je ferais différemment ». Mais il a appris au fil des années, et c’est ce qui rend la chose intéressante.

Il me montre que certaines parcelles sur le Steinklotz dépassent largement le rendement autorisée par le Grand Cru (limités à une cinquantaine d’hectolitre par hectare). Certains préfèrent abandonner l’appellation et la qualité pour avoir une très grosse quantité de raisins.
Il n’est pas dans cette optique, puisqu’il souhaite avoir le moins d’yeux possible, sur une surface foliaire importante. Pour cela, il fait une taille courte, et il n’y a que 20 cm entre la 1er et le second fil. Ainsi, si ses vignes sont moins hautes, la surface en est quand même plus importante.

Ce travail de palissage demande du temps, donc Gérard Blaess se rend sur certaines périodes clefs directement après le travail dans ses vignes. Les vendanges se font en caissettes dans ses vignes.

Historique

En 1997, la question de reprendre les vignes familiales se pose. Gérard Blaess décide de les reprendre, et plante en 1998 du Pinot Gris. Sans doute planterait-il un autre cépage aujourd’hui, puisqu’il est amateur de vins plutôt secs.
Dès le début, il travaille de façon biologique, après un mini-test de produits phytosanitaires. Il fait des tests et mets ses raisins en 2000 en coopérative.

Un truc qui l’a fait se lancer, c’est que son père faisait un vin à la maison sans trop d’équipement. Et ce vin était bien meilleur que ce qui était servi majoritairement. Cela l’a incité à vouloir se lancer dans la vinification. Ca m’a un peu rappelé le vin des paysans géorgiens face aux vins industriels soviétiques
A Marlenheim, il n’y a quasiment pas vignerons en bio, et une immense majorité en coopérative.

Donc avec humilité, Gérard Blaess prend un an pour se former, des cours du soir et fait des stages chez d’autres vignerons, pour apprendre à faire du bon vin. Il sort son premier millésime en 2009. Et force est de constater qu’aujourd’hui, ça fonctionne très bien.
Pourtant, avec un demi-hectare, il est le plus petit vigneron embouteilleur d’Alsace !

Il a aujourd’hui donc aujourd’hui deux métiers. Parcequ’actuellement, la viticulture, c’est une passion mais il n’en vit pas. En effet, Gérard Blaess produit environ 3500 bouteilles par an. L’objectif serait évidemment d’équilibrer ses deux travails, en ayant un demi voir un hectare supplémentaire.

On est ici chez lui, dans son jardin.

La vinification

Les appareils sont plus petits que sur d’autres grands domaines, mais il y a justement un côté plus « accessible » qui fait qu’on assimile plus facilement les informations.

Ici un pressoir pneumatique de 8 hectolitres, il délègue la mise en bouteille mais étiquette lui même chaque bouteille.

En dessous on arrive dans une pièce avec de multiple contenants. L’inox donnerait un côté aromatique tandis que le bois accentuerait le côté minéral. Mais les barriques ont un coût non négligeables.

Sur ces vendanges, Gérard Blaess n’a pas eu assez de Pinot Noir, et les a donc mélangé au Pinot Gris. Vinifié comme un vin blanc, ces assemblages peuvent donner de très belles choses, comme on a pu le constater il y a quelques jours avec le Granit 2015 de Florian Beck-Hartweg par exemple.

Le reste de Pinot Auxerrois a été mis dans des contenants différents. C’est du coup très intéressant, car on peut voir les différences des effets de l’élevage sur des raisins issus d’une même parcelle. Ici par exemple, on voyait le CO2 issu de la fermentation alcoolique s’échapper de la barrique, tandis que rien ne bougeait du côté de la cuve en inox.

Au niveau du goût on avait du coup des choses complètement différentes, d’autant plus que le degré d’avancement dans la fermentation était différent aussi. Sans dire que l’un était « meilleur » que l’autre, les deux étaient vraiment intéressants.

Gérard Blaess propose également un vin naturel, « une évolution logique », après avoir goûté ce qui se faisait chez d’autres vignerons. Ses autres vins ont le label AB, certaines cuves étant un peu soufrées.

« Il ne faut pas stresser », le maître mot est de rester patient en vinification. Il me cite l’exemple d’une cuve qui avait une odeur de réduction. Tandis que tout le monde lui conseillait de traiter, il a décidé de ne rien faire. Et cette odeur s’est dissipé d’elle-même au fil du temps.
On peut comprendre qu’on a envie d’agir dès qu’il y a le moindre signe de déviance sur une cuve, mais Gérard a appris à être patient avec l’expérience. La nature est en général bien faite, il ne faut pas stresser.

Il est par contre déjà arrivé qu’une de ses cuves aient subit une autre fermentation non volontaire en bouteille. C’est une prise de risque, mais ce sont des bouteilles qui apparemment seraient également demandés, car le côté pétillant peu également séduire.

Ses vins

Gérard aimerait faire plus de dégustations, mais il a une vie déjà très remplie ! Il continue néanmoins à s’améliorer à travers des cours de dégustations, notamment au CFPPA de Rouffach.

On a donc commencé par cet Auxerrois Sec 2015.

Etrangement, la première bouche semble sucrée, alors que ce vin contient moins de 2 grammes de sucre résiduel. En effet, dès la deuxième gorgée, on sent moins ce côté “sucré”, mais plus les fruits à chaire blanche. Avec ce temps qui se refroidit, Gérard Blaess conseille une raclette, et c’est vrai qu’on imagine très bien ce vin blanc fruité et sec se marier avec.

Le second vin goûté est le fameux “600 de la vigne”, goûté chez Christian Binner plus tôt.

Déjà une petite parenthèse sur l’étiquette à l’arrière, que je trouve très sympa ! On parlait justement du manque de transparence sur ce qu’est un vin naturel. Ici, beaucoup de choses sont détaillées, et le vigneron a l’humilité de mettre “dit naturel”. Le procédé est écrit noir sur blanc !

L’étiquette est assez sympa à l’arrière. On parlait justement du manque de transparence de ce qu’est un vin naturel. Ici, le procédé est écrit noir sur blanc !

J’avais un vague souvenir de ce vin. J’avais juste noté que je l’appréciais, mais après en avoir dégusté de nombreuses dizaines, il me paraissait un peu moins expressif à l’époque. Ici, on a du relief et une spécificité propre. La couleur est ambré, on sent bien le bois (sans que cela prenne le dessus), et on a un vin salin et sur le poivre blanc.

Gérard me dit que c’est un vin qu’i vend bien, et il est effectivement excellent !

Au final, ce sont de très beaux vins, faits par un vigneron passionné. Les prix de vente de ses bouteilles sont très (très) intéressants pour cette qualité. Au cas où vous êtes dans le coin, ça se passe ici.

Merci encore à Gérard pour sa disponibilité, sa pédagogie et les deux heures qu’il m’a accordé.